Laurent Vernon (?-v. 1455) : un Anglais ou un Ecossais?

La première châtellenie de Vernon dans l’Eure fut accordée par le duc de Normandie Guillaume Ier à Richard de Reviers au début du 11ème siècle. Richard de Vernon, petit-fils du précédent, suivit Guillaume le Conquérant en Angleterre en 1066. Créé baron de Shipbrooke et comte palatin de Chester, il mourut en 1107.

La famille acquit des terres et en particulier le manoir de Haddon, Derbyshire, au 13ème siècle et le conserva pendant trois cents ans. Au cours des siècles, c’est dans une dizaine de comtés du centre-ouest de l’Angleterre que les Vernon se sont implantés. Mais le plus notoire est sans conteste Richard Vernon de Shipbrook, l’un des personnages du drame historique de Shakespeare, Henry IV, 1ère partie.

Loyal envers le roi détrôné Richard II, Sir Richard se joint à la rébellion contre l’usurpateur Henri (IV) de Lancastre, de concert avec la puissante famille Percy du Northumberland (à la frontière écossaise), avec aussi des Gallois et des Ecossais. Les conjurés sont vaincus à Shrewsbury le 21 juillet 1403 et trois d’entre eux sont décapités le surlendemain : Sir Richard Vernon of Shipbrook, Sir Richard Venables, Lord of Kinderton et Thomas Percy, comte de Worcester. Leurs biens sont apparemment confisqués et Henry Percy, premier comte de Northumberland, doit se réfugier en Ecosse, avec des membres de sa famille et de son entourage (selon Hardying, Rymer, Holinshed, etc.).

Oui, mais qui était donc notre " écuyer du royaume d’Ecosse " à qui Charles VII donne Montreuil-Bonnin en 1423?

Selon le Père Anselme, Laurent est un fils de Louis Vernon, gentilhomme écossais, et de Jeanne Harpedanne. Or, cette filiation est mise en doute par Beauchet-Filleau (Dictionnaire historique et généalogique des familles de l'ancien Poitou, vol. I, pp. 791-792).

Examinons alors les armes de Laurent, telles qu’elles apparaissent sur un sceau conservé aux archives départementales de la Vienne à Poitiers et datant de 1444 : un écu d’argent à 3 têtes d’ours arrachées (laissant pendre des lambeaux de chair) de sable (noir), emmuselées d’or. Jusqu’au 13ème siècle, dans les régions du nord de l’Europe, l’ours -mieux que le lion- est symbole d’audace et de courage.

 

Arch. dép. Vienne, sceau n° 23

Ces armes, nous ne les avons retrouvées chez aucun des Vernon restés en Angleterre. Ni, d’ailleurs, en Ecosse. Non plus que des Vernon nobles installés en Ecosse entre l’invasion normande et la fin du 14ème siècle.

Quant à la devise des Vernon de Montreuil-Bonnin, c’est la même que celle des Vernon anglais de Hanbury (Worcestershire), ou de Hilton Park (Staffordshire), par exemple.

Citée comme devise avec jeu de mots sur le nom du propriétaire (G. d’Haucourt & G. Durivault, Le Blason, Que sais-je 336, p. 123), elle peut signifier : le printemps ne fleurit pas toujours, ou Vernon est toujours florissant, selon les coupures des mots :

VER(-)NON SEMPER VIRET.

Peut-être y a-t-il également jeu de mots intentionnel sur le patronyme et la racine ber/ver (ours), expliquant le choix de l’animal dans les armes, qui seraient donc parlantes.

En tout état de cause, cette devise est aussi elle de Diana Vernon, héroïne du roman de Walter Scott, Rob Roy, publié en 1818. Diana se dit descendante de Sir Richard Vernon de Shipbrook, le décapité de 1403. Et l’action se situe vers 1700, surtout dans les Borders, c’est-à-dire à la limite du Northumberland anglais et des Lowlands écossais, là où sa famille, fidèle aux Stuarts catholiques, a trouvé refuge après la révolution de 1688.

Nous pensons que Laurent a dû, lui aussi, fuir l’Angleterre après la défaite de Shrewsbury, peut-être en la compagnie du comte de Northumberland, pour venir plus tard faire fortune en France dans la mouvance des nobles écossais qui l’avaient hébergé.